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samedi 9 mars 2019

Aix en Provence : Der Freischütz


Ce n'est pas habituel que je publie un article sur une représentation de ma région. Ceci est exceptionnel et cela devrait le rester, je tiens à le préciser !

Vladimir Baykov, Kaspar
 J'adore le Freischütz, ce Singspiel (donc avec textes parlés, comme Fidelio ou Zauberflöte) de Weber, modèle de l'opéra romantique, avec un livret intéressant et une superbe musique qui contient des trésors. J'aime beaucoup la couleur de cette partition et, pour moi, le deuxième air d'Agathe est une des plus belles choses qu'on ait composé pour la voix de soprano. Les autres opéras de Weber m'ont également enchanté,  mais je n'ai vu que Oberon, Euryanth et Abu Hassan, et je désespère de les revoir un jour sur scène.

Même le Freichütz est rarement donné, hélas, et je saute sur toutes les occasions à ma portée.

Une production magique



Dans ce livret, Kaspar a vendu son âme au Diable et il doit trouver une nouvelle victime. Son ami, le chasseur Max, a perdu un concours de tir et Kaspar lui fournit des balles magiques sans l'informer qu'il deviendra ainsi la proie de Samiel. Sa fiancée Agathe serait tuée si un ermite ne détournait pas la balle sur Kaspar. C'est un conte populaire allemand, La Fiancée du Chasseur, qui fournit l'argument, avec un conflit religieux à la Faust (la puissance divine parvenant à contrer le pacte avec le Diable) et une description acide de la foule.


La mise en scène de Raphaël Navarro et de  Clément Debailleu (Compagnie 14:20 ) exploite la magie du livret avec des balles lumineuses qui flottent dans l'air, des hologrammes, un circassien-danseur qui incarne Samiel, le Diable. C'est une idée originale qui crée de belles images, et les lévitations (des fils presque invisibles qui tirent les interprètes vers le haut) génèrent quelques moments vraiment magiques, en particulier la fausse mort d'Agathe, qui flotte un moment dans l'air. Une vision rare à l'opéra.

J'ai apprécié également la scène de la couronne, où Agathe est revêtue de ses habits de mariage ; généralement elle est entourée de gentilles jeunes filles qui chantent les couplets, ici ce sont des mégères qui la harcèlent. Cela va tout à fait dans le sens de la représentation du peuple dans l'œuvre, qui me paraît bien satirique. Je trouve aussi le rapprochement d'Agathe avec Cassandre des Troyens, deux prophétesses qu'on n'écoute pas, tout à fait intéressant.


Hormis cela, la direction d'acteurs m'a semblé assez mince, parfois inexistante en ce qui concerne les chœurs. Malgré un décor minimal, on ne cesse de monter et de descendre des toiles, souvent avec des précipités, et cela fragmente l'action à mon sens.



Même si les balles magiques sont bien au centre du propos, il me semble qu'ici, on en use et on en abuse à l'envi. Et, comme les éclairages travaillent sur le côté obscur (TRES obscur), on les voit parfois davantage que les personnages. Elles attirent davantage l'œil, en tout cas. Distraire ainsi l'attention pendant le sublime Und ob die Wolke d'Agathe est hautement répréhensible !

 

Distribution *****



J'avais entendu pour la première fois en fosse Laurence Equilbey à l'Opéra de Toulon en 2007 dans cette même œuvre, avec les forces de la maison. A la tête de ses excellentes troupes, c'est évidemment une autre affaire. Le choix des instruments anciens apporte une transparence presque chambriste à cette magnifique partition et on ne peut que louer sans réserve insula orchestra et accentus, exceptionnels l'un et l'autre.

Laurence Equilbey est très attentive à la respiration de la musique, cisèle les couleurs de l'orchestre, veille constamment à l'équilibre, et sait exprimer le dramatisme de cette partition. Personnellement j'aurais préféré parfois que "cela avance" un peu plus, quelquefois plus de récit que de beauté sonore.

Dans cette perspective de musique "ancienne", pour faire vite, on n'a pas convoqué les chanteurs wagnériens qui se sont illustrés dans ce répertoire (même si l'un des artistes présents au moins est un wagnérien émérite). On est ici plus proche d'une distribution de Zauberflöte que de Götterdämmerung. Et je ne le vois pas du tout comme une réserve, je pense que nous sommes ainsi davantage dans l'esprit de cette musique.

Anas Seguin

Le baryton Anas Séguin, un Kilian narquois, montre une intéressante évolution (sans doute loin d'être terminée, en termes de projection notamment) avec une voix plus riche en harmoniques.

Vladimir Baykov, Thorsten Grümbel

 Je ne connaissais ni Samuel Hasselhorn, Ottokar, ni Thorsten Grümbel, Kuno, deux beaux interprètes avec des voix graves  colorées à la diction parfaite.

avec Christian Immler

 Christian Immler, le Sprecher de la dernière Zauberflöte aixoise, campe un très digne Ermite avec une diction particulièrement articulée. Un interprète qui se souvient de Bach et de Mozart !

avec Vladimir Baykov


J'ignore par quel miracle Vladimir Baykov est quasiment inconnu en France. J'ai eu la chance d'applaudir cet excellent baryton-basse en Allemagne, qui me semble idéal en Kaspar. Il ne tire pas le rôle du côté de Hagen (il incarne plutôt Wotan), et offre une interprétation de haut vol, stylée, avec une voix partout sonore, très homogène dans les registres. Du beau travail.

C'est qu'il faut cinq "clefs de fa" dans cet ouvrage !

avec Chiara Skerath

Dans le merveilleux rôle d'Ännchen, la copine d'Agathe qui cherche à la mettre de bonne humeur, Chiara Skerath offre une interprétation très musicale, toute de légèreté, avec juvénilité et enthousiasme. Ses vocalises impeccables, son timbre frais sont un vrai bonheur pour ce rôle feel-good !

avec Tuomas Katajala

Voilà un ténor que je ne connaissais pas. Catégorie mozartien, mais avec beaucoup de corps dans le timbre, sans doute aussi un magnifique Tamino ou Ottavio. Tuomas Katajala projette parfaitement sa voix veloutée sans fléchir dans les aigus, avec une ligne de chant très soignée, et sa composition d'anti-héros pusillanime est très réussie. Un très beau Max, que j'espère bien réentendre.

avec Johanni van Oostrum

Une autre belle découverte avec la soprano Johanni van Oostrum, une Sud-Africaine comme Pretty Yende ou Elza van den Heever. Le rôle d'Agathe est un joyau musical, comme je l'ai écrit, et je sais gré à cette magnifique artiste, avec une large palette, mordorée, moirée, dense, de l'intensité de son interprétation. L'unité des registres est particulièrement louable. Un superbe duo de dames tant les deux voix sont contrastées, façon Susanna et la Contessa des Nozze.

Je termine en adressant un grand merci à Vladimir Baykov, à qui je dois d'être là !