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samedi 14 décembre 2019

Vienne : De Cranach à Rembrandt, peintres du Nord (Kunsthistorisches Museum)




Après ma visite de l'exceptionnelle exposition Caravage / Le Bernin, je pourrais continuer vers la peinture italienne, car le Kunsthistorisches Museum contient bien des merveilles. Mais j'ai très envie de retrouver la série de Bruegel et de voir les tableaux viennois qui n'ont pas été déplacés à l'Albertina pour la non moins remarquable rétrospective Dürer.
Donc, direction Peinture du Nord !

Les Allemands

Lucas Cranach


Lucas Cranach l'Ancien, Le Christ prenant congé de sa mère

C'est un de mes tableaux préférés de Cranach, excellent peintre que je trouve parfois un peu trop élégant. Ici, tout me plaît : le magnifique paysage qui creuse la perspective, les splendides drapés, et surtout les expressions des personnages. A l'inquiétude de la mère et à l'émotion simple et sincère du Saint Jean répond la sérénité pleine de compassion d'un Christ peint avec infiniment de douceur. En outre, le fait d'avoir coupé la composition (je pars de l'hypothèse que c'est un choix pictural et non un accident du panneau) donne l'impression de regarder par une fenêtre et d'entrer dans l'intimité de la scène.

Lucas Cranach l'Ancien, Judith et Holopherne

Une Judith chevalier, inquiétante de froideur après son acte de bravoure.

Lucas Cranach l'Ancien, Adam et Eve

 Adam et Eve, c'est la grande spécialité de Cranach. J'en ai vu dans tous les grands musées. Je suis certain qu'on pourrait monter une exposition thématique sur ce sujet. Voici deux variations sur le thème, justement intéressantes par les options retenues dans chacune.

Lucas Cranach l'Ancien, Adam et Eve (La Chute de l'homme)



Lucas Cranach l'Ancien, La Chasse au cerf de l'Electeur Friedrich le Sage

Un tableau enchanté qui me donne l'impression d'un conte de fées.

Lucas Cranach l'Ancien, Le Paradis

 Le Paradis est une des œuvres très célèbres de Cranach, hormis ses Adam et Eve. S'inscrivant dans la tradition médiévale, il propose un tableau-mosaïque qui représente différents passages du récit ; celui-ci se lit dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, jusqu'à l'expulsion, en haut à gauche.

Lucas Cranach l'Ancien, Loth et ses filles

C'est dans la Genèse qu'est racontée l'histoire de Loth, le neveu d'Abraham, parti pour Sodome ; ses filles ne trouvent aucun homme pour assurer leur descendance et décident de s'unir à leur père pour enfanter. Mais elles l'enivrent préalablement pour qu'il ne se rende pas compte de l'inceste. Cette scène de luxure a souvent permis aux peintres de représenter galanterie et séduction, sous couvert de scène religieuse. Cranach montre ici un contrepoint éloquent, l'arrière-plan avec la destruction de Sodome.

Lucas Cranach l'Ancien, Saint Jérôme

 Un Saint Jérôme démonstratif avec beaucoup de mouvement.

Leonhard Beck, Saint George et le Dragon

 L'école d'Augsburg a produit beaucoup de peintres. La famille Beck en a elle-même contenu plusieurs, dont Leonhard, un élève de Holbein.

Hans Baldung Grien, Les Trois Phases de la vie et de la mort

Un panneau allégorique qui annonce les Vanités à venir.

Albrecht Altdorfer


Albrecht Altdorfer, Loth et ses filles

Altdorfer, un contemporain de Dürer, participa comme lui aux travaux commandés par l'empereur Maximilien Ier. Comme Cranach, il montre Sodome détruite à l'arrière de sa scène galante.

Albrecht Altdorfer, Vierge à l'enfant

 Très doux portrait d'une mère avec son enfant, qui pourrait dépeindre une contemporaine du peintre.

Albrecht Altdorfer, La Sainte Famille avec un Saint

 La représentation de la Vierge est très étonnante, hors des canons habituels.

Albrecht Altdorfer, La Mise au tombeau

 Peu de drame mais beaucoup de couleurs. Le ciel tourmenté qui s'éclaire vers l'horizon revient dans plusieurs œuvres du peintre.

Albrecht Altdorfer, La Résurrection

Vraisemblablement un pendant du précédent, avec les mêmes dimensions.

Christoph Amberger, Christoph Baumgartner

Amberger, un autre peintre d'Augsburg, s'imposa comme un des meilleurs portraitistes allemands de la première moitié du XVIe siècle. Cela se vérifie dans ce portrait d'un aristocrate de sa ville, réalisé avec une palette éclatante.

Christoph Amberger, Portraits d'un couple

Lukas Furtenagel, Le Peintre Hans Burgkmair et sa femme

Un bien curieux tableau. Le peintre et sa femme regardent le spectateur plutôt que le miroir convexe, qui reflète deux têtes de mort.

Lukas Furtenagel, Le Peintre Hans Burgkmair et sa femme (détail)

L'expression "Connais toi toi-même" apparaît sur le bois du miroir. La réflexion sur la mort est un thème récurrent dans la peinture allemande de cette période.

Barthel Beham, Portrait d'un homme (arbitre ou mathématicien)

Barthel Beham, peintre de Nürnberg, fut peut-être élève de Dürer. Ce portrait m'est familier depuis ma première visite dans ce musée, où il m'avait captivé par l'intensité du regard. Son originalité provient aussi de la mise en espace, où la représentation humaine touche presque tous les bords. Au premier plan, parmi une minutieuse nature morte, on voit les opérations tracées à la craie qui font penser à un mathématicien.

Barthel Beham, Portrait d'une femme avec un perroquet

C'est la continuité de la table qui permet de confirmer qu'il s'agit bien du pendant du tableau précédent. Regard mélancolique cette fois. Un couple aisé, le perroquet étant un oiseau exotique  importé à grands frais.

Hans Holbein


Hans Holbein, Portrait d'un jeune marchand

Hans Holbein naquit aussi à Augsburg et devint rapidement un des maîtres de la Renaissance, à qui le succès permit de travailler en Angleterre quand il lui fallut fuir la Réforme. Remarquable portraitiste, célébré de tout temps.

Hans Holbein, Dr John Chambers

Chambers était le chirurgien privé de Henry VIII. Il avait soixante-douze ans quand Holbein réalisa ce portrait, dont l'acuité du regard n'est diminuée ni par l'âge ni par la position de profil.

Hans Holbein, La Vierge à l'enfant avec une grenade


Hans Holbein, Jane Seymour

 Jane Seymour, une des conquêtes d'Henry VIII (et accessoirement, personnage de l'opéra de Donizetti Anna Bolena), est ici vêtue de somptueux vêtements et bijoux. Elle semble bien sévère par ailleurs...

Hans Holbein, Série de portraits anglais

 Dans ces pièces de taille réduite, c'est la cour anglaise qui apparaît.

Hans Schäufelein, Le Mélancolique / Le Sanguin

A l'époque, on se préoccupe beaucoup des "tempéraments".  Schäufelein fut un des élèves de Dürer.

Albrecht Dürer


Voici Dürer, précisément. Idéal pour compléter l'exposition citée plus haut !

Albrecht Dürer, L'Adoration de la Sainte Trinité (Landauer Altar)


L'Adoration de la Sainte Trinité est un des chefs-d’œuvre du peintre, et sans doute de l'histoire de la peinture. Butor, dans son musée imaginaire, le cite comme une des œuvres décisives de l'art européen.

Albrecht Dürer, L'Adoration de la Sainte Trinité (détail)

Un bas, un paysage paisible dans lequel Dürer en personne présente fièrement sa signature tout en nous fixant.

Albrecht Dürer, L'Adoration de la Sainte Trinité (détail)

A l'étage intermédiaire, se rassemblent saints, religieux, gouvernants. Malgré l'effet de masse, Dürer soigne chacun, avec des vêtements soigneusement singularisés (on voit même une sorte de haut-de-forme bleu et une femme entièrement voilée) et des expressions toutes différentes.

Albrecht Dürer, L'Adoration de la Sainte Trinité (détail)

Les martyrs avec leur palme sont parfois identifiables, comme Sainte Catherine avec sa roue.

Albrecht Dürer, L'Adoration de la Sainte Trinité (détail)

La Trinité proprement dite  occupe la partie supérieure : Dieu le père, surmonté d'une colombe, tient le crucifix.

Le retable sculpté qui encadre la peinture est tout aussi impressionnant.

Albrecht Dürer, L'Empereur Maximilien Ier

Magnifique portrait impérial ; le dessin préparatoire était présenté dans l'exposition de l'Albertina, avec exactement la même pose. La grenade dans la main pourrait faire référence à la conquête de la ville homonyme.

Albrecht Dürer, Portrait de Wilhelm Haller

Ce portrait représente Wilhelm Haller, le gendre de Landauer qui avait commandé le précédent retable. D'ailleurs, il y figurait, un peu plus jeune ; c'est lui qui portait l'armure dorée, à droite.

Albrecht Dürer, Figure féminine allégorique

 Au verso, Dürer a représenté une vieille femme quelque peu décatie, sur lequel les spécialistes ont beaucoup écrit. Vanité, avarice, sont souvent proposées, mais on a aussi émis l'hypothèse d'une vision peu flatteuse de l'épouse de Haller.

Albrecht Dürer, Jeune Vénitienne

Portrait sensuel d'une Vénitienne à la mode, en plein succès du "blond vénitien".

Albrecht Dürer, Vierge à l'enfant

Un peu similaire au tableautin d'Altdorfer, un portrait d'une maman heureuse.

Georg Pencz, Portrait d'un barbu

Pencz, un des élèves de Dürer, retint souvent ce fond vert (comme Corneille de Lyon)  pour présenter ses portraits.

Georg Pencz, Portrait d'un inconnu

Hans Süss von Kulmbach, L'Annonciation

Hans Süss était né à Kulmbach, une jolie bourgade proche de Bayreuth (qui produit aujourd'hui une excellente bière réputée). Elève de Jacopo de Barbari, il rejoignit la bouillonnante Nürnberg où il travailla aux côtés de Dürer. Le jeu de couleurs est souvent séduisant chez lui.

Wolf Huber, Allégorie de la Rédemption

Wolf Huber fit partie comme Altdorfer de l'école du Danube et sa peinture lui ressemble un peu. Il a mis ici en parallèle le Serpent de bronze et la Crucifixion, passages de l'Ancien et du Nouveau Testaments. En outre, on remarque à droite l'arrestation des apôtres. Scène complexe donc, sans doute obéissant à une commande précise du prieur représenté au premier plan.

Bernhard Strigel, L'Empereur Maximilien Ier et sa famille

 Peint pour commémorer l'union des Habsburg et des Jagellon en 1515. Strigel y représente l'épouse de Maximilien, Marie de Bourgogne, bien qu'elle soit morte depuis trente ans.

Bernhard Strigel, La Sainte Famille

C'est à nouveau la famille impériale qui apparaît ici, entourant les saints.

Hans Maler, Portrait d'un homme imberbe

Beau portrait, intense et expressif. Cette expression pensive et solennelle est souvent reprise chez Maler, un autre peintre de l'entourage de Maximilien.


Hans Burgkmair, Portrait d'un jeune homme

Voilà donc une œuvre de Burgkmair, le peintre accompagné de sa femme devant le miroir.


Maître du Portrait de Hutz, Portrait d'un homme avec un rosaire

Une physionomie imparfaite mais ce portrait a beaucoup de caractère !

Les Flamands


Adriaen Isenbrant, Repos pendant la Fuite en Egypte

Le peintre de Bruges a représenté, toute sa carrière, des variantes de la Vierge à l'Enfant. J'en ai montré ici au Musée des Beaux-Arts Pouchkine de Moscou, à la Fondation Bemberg de Toulouse. Avec ce délicat paysage, cet exemplaire est particulièrement séduisant.

Joachim Patinir

 Patinir, c'est un des grands noms de l'histoire de la peinture. Un des tout premiers paysagistes, identifiés comme tel par Dürer, et un grand utilisateur du bleu, souvent nommé d'ailleurs avec son nom.

Joachim Patinir, Le Miracle de la roue de Sainte Catherine

Le paysage de Patinir n'est pourtant pas un paysage réel, mais un assemblage de visions différentes qui expriment sa perception du monde. 

Joachim Patinir, Le Miracle de la roue de Sainte Catherine (détail)

Joachim Patinir, Le Miracle de la roue de Sainte Catherine (détail)

Comme chez Bruegel, la scène qui donne son titre au tableau n'en occupe qu'une petite partie. Mais alors que Bruegel montre l'humanité tout autour avec ses scènes vivantes, c'est le paysage qui se déroule ici sur la majorité du panneau.
 
Joachim Patinir, Le Miracle de la roue de Sainte Catherine (détail)

Joachim Patinir, Le Baptême du Christ

Le célèbre Baptême creuse la perspective. Cette fois, les personnages sont bien au premier plan, avec une excellente peinture qui m'a toujours fait penser à Gerard David.

Joachim Patinir, Le Baptême du Christ (détail)

A droite et se prolongeant sur l'arrière-plan, c'est un paysage de rivière, un peu magique, avec des reflets presque surnaturels.

Joachim Patinir, Le Baptême du Christ (détail)

Dieu le père et la colombe complètent la Trinité, et à gauche les contemporains se sont rassemblés. D'ailleurs on reconnaît le même chapeau qui apparaissait dans  L'Adoration de la Sainte Trinité de Dürer.

Maître des demi-figures, Repos pendant la Fuite en Egypte

Joos van Cleve, Vierge à l'enfant

Dans la famille van Cleve établie à Anvers, plus de vingt peintres, mais aucun ne put rivaliser avec le merveilleux Joos, aux tableaux parfaits. Paysage exquis, nature morte impeccable, personnages vivants, et toujours ces Vierges au visage doux et maternel. Je remarque pour la première fois, devant ce tableau auquel j'ai souvent rendu visite, ces superbes rayons de soleil projetés à travers la verrière !

Le siècle d'or hollandais

 Un bond vers le XVIIe siècle pour retrouver les stars du genre...

Pieter de Hooch, Dame avec un enfant et une servante

 Pieter de Hooch donc, qui nous amène toujours dans l'intimité des intérieurs. J'aime bien cet enfant qui cherche à voir dehors en tirant la main.

Gerard Ter Borch, L'Eplucheuse de pommes

Un intérieur à la Vermeer ; une table, une carte suspendue. Deux personnages en contraste. La scène a beaucoup à dire !

Franz van Mieris l'Ancien, La Visite du médecin

Mieris est toujours un excellent peintre, qui réalise des matières parfaites (notamment des étoffes fabuleuses), et toujours bluffant par sa capacité à ne laisser paraître aucun coup de pinceau. Ce peintre de Leyde peignit des sujets variés, y compris des gens modestes. Les personnages en visite sont un sujet qu'il a souvent traité, et fréquemment avec des touches d'humour.

Franz van Mieris l'Ancien, Le Cavalier dans la boutique

"Il pourrait l'acquérir" déclare l'inscription sur l'étamine, et cela pourrait bien concerner la vendeuse également. Un vieillard devant la cheminée jette un œil réprobateur à la scène.
 
Adriaen van Ostade, Le Barbier du village

Comme Teniers, van Ostade représente souvent ces scènes d'auberge et de village où on festoie, on boit, on se bagarre parfois. Le barbier fait aussi le dentiste, ici !

Gerrit Dou, Une Dame âgée à sa fenêtre

La fenêtre, thème inépuisable, était déjà un classique dans la peinture de genre. Gerrit Dou, le grand peintre de Leyde (le tout premier des élèves de Rembrandt, également), réalise ces petits formats à la perfection.

Jacobus Vrel, Une Dame à sa fenêtre

Et voici le contrechamp. Vrel s'était fait une spécialité de ces femmes vues de dos ; j'en ai vu un autre exemplaire à la Fondation Custodia.

Johannes Vermeer


Un des immenses peintres de l'histoire, à l’œuvre rare et précieux, toujours entouré de mystère.

Johannes Vermeer, L'Art de la peinture

Ici, on pense que Vermeer a fait son autoportrait, mais les lieux ne semblent pas correspondre avec son atelier. La salle évoque davantage les maisons bourgeoises qui apparaissent dans plusieurs de ses peintures.  Quoi qu'il en soit, Vermeer nous offre une des toutes premières représentations d'une séance de pose.

Johannes Vermeer, L'Art de la peinture (détail)

Les effets de grain sont dus à l'utilisation de la camera oscura ; j'en ai montré un exemplaire dans l'article sur l'exposition Éblouissante Venise.

Johannes Vermeer, L'Art de la peinture (détail)
 La couleur des feuilles de laurier s'est modifiée. C'est un vert qui est devenu bleu !

Rembrandt


Rembrandt, Portrait d'un homme

 Une belle série de Rembrandt variés, de différentes périodes, commençant par un double portrait officiel, caractéristique des oeuvres de commande. Peinture léchée, presque invisible.

Rembrandt, Portrait d'une dame

Rembrandt, Autoportrait (1652)

Les trois splendides autoportraits, le sujet sur lequel Rembrandt travailla toute sa vie (plus de soixante exemplaires), montrent au contraire une pâte plus épaisse et de larges coups de pinceau.

Rembrandt, La Prophétesse Anne

Dans l'Evangile de Luc, la prophétesse reconnaît l'enfant Jésus comme le Rédempteur. Ce n'est pas le personnage biblique le plus souvent représenté, mais les vieilles dames figurent dans nombre de tableaux de jeunesse de Rembrandt. On se bat toujours pour savoir s'il représentait sa mère à chaque fois. Ca ne me semble pas impossible, vu que ses femmes successives apparaissent régulièrement dans son oeuvre.

Rembrandt, Autoportrait (1656/57)

Rembrandt, Autoportrait (1656-57)

Rembrandt, Portrait présumé de Titus

Je me demande toujours pourquoi ces portraits ne sont pas "assurément" ceux de Titus. Puisqu'il est certifié sur une peinture, et que les autres montrent de toute évidence le même garçon (je renvoie au portrait de la Wallace Collection, par exemple), j'aimerais savoir où est le mystère ! Celui-ci est un des plus beaux portraits de lecteur que je connaisse.