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mardi 5 avril 2016

La Juive à l'Opéra de Lyon

Retour à Lyon

Un voyage à Lyon est toujours un plaisir. Ce n'est pas si loin et je suis toujours assuré de la qualité des repas comme des spectacles.






Promenade lyonnaise


Pour ce week-end pascal, départ le vendredi matin et retour le dimanche soir. Ce décalage permettra d'éviter les bouchons sur l'autoroute. Vers midi, nous sommes à Valence ; nous avons souvent déjeuné dans un restaurant du centre ancien, le Grand Rue, où toute la cuisine est maison et le prix très correct. Le centre ancien de Valence semble toujours attrayant et je compte bien y faire un arrêt plus prolongé à l'occasion.
Arrivée à Lyon dans l'après-midi, installation à l'hôtel du Helder, un établissement tranquille et bien tenu dans le quartier de la Guillotière. Et départ pour une balade dans le centre, toujours très animé.


La Juive à Opéra de Lyon

Ce soir, représentation à l'Opéra d'un rare trésor du répertoire, la Juive de Halévy. Je n'ai plus vu cette œuvre depuis les triomphales représentations de Bastille, en 2007, et je me réjouis de le réentendre. Surtout dans une production d'Olivier Py, qui a toujours des idées intéressantes sur les livrets.
les arbres calcinés derrière la bibliothèque

Une œuvre forte

Cet opéra a un livret dramatiquement efficace, basé sur un double triangle. D'une part, Brogni a cru sa fille, Rachel, brûlée dans la dévastation de sa maison et, suite à son chagrin, est entré dans les ordres avant de devenir cardinal. Eléazar, un Juif, l'a recueillie et élevée comme sa propre fille. Devenue une jeune femme, elle aime à présent Léopold, ignorant que celui-ci est chrétien et époux de la princesse Eudoxie. Découvrant ces liens, Rachel dénonce sa relation, ce qui devrait entraîner leur mise à mort mutuelle. Mais Eudoxie la supplie d'innocenter Léopold qu'elle aime toujours sincèrement. Rachel y consent.

Un sujet historique sur fond d'antisémitisme galopant, des personnages forts soumis à leurs doutes et à leurs douleurs : on tient là un riche sujet d'opéra, qui parle toujours au spectateur du XXIe siècle.
Roberto Scandiuzzi et Sabina Puertolas, Brogni et Eudoxie

Saisissante production

Sa mise en scène de Py rappelle justement cette actualité. Il évoque d'holocauste avec des arbres noircis et une masse de chaussures qui tombe soudain des cintres (effet saisissant). Le peuple manifeste en grandissant des pancartes " La France aux Français" ou "Les étrangers dehors" qui renvoient à une actualité toute récente. Il modifie quelque peu la perspective en éliminant la dimension d'orfèvre d'Eléazar, qui vit au milieu d'une immense bibliothèque. Lorsqu'il va chercher le bijou-relique pour Eudoxie, c'est un livre (une partition semble-t-il) qu'il rapporte. Insister sur l'aspect culturel du judaïsme et souligner la perte que l'antisémitisme a suscitée montre bien la pertinence de la lecture de Py. Par ailleurs il se fonde largement sur l'investissement scénique des acteurs-chanteurs, tous très engagés. Les gestes sont visiblement très travaillés et éloquents, c’est du vrai théâtre que nous voyons. Dommage quand même que ces décors et costumes soient si ouvertement en noir-blanc-gris, même si le rouge d’Eudoxie crée bien l’opposition avec les autres personnages.
La direction est confiée au futur chef permanent, Daniele Rustioni, que je n’ai jamais vu, même si j’ai entendu plusieurs enregistrements dirigés par lui au Maggio Musicale de Florence. Ce jeune chef me surprend vraiment par la souplesse et le dramatisme de sa baguette, et par la fine compréhension de l’œuvre qu’il démontre. En plus, il écoute beaucoup les chanteurs et fait souvent dialoguer l’orchestre avec eux en prenant garde à ne pas les couvrir. Et on voit qu’il a pris la mesure de la sécheresse de l’acoustique de la salle, en jouant sur la rondeur des timbres pour compenser. Après l’excellent Kasushi Ono, l’Opéra de Lyon peut compter sur une nouvelle personnalité d’excellence. Les chœurs, tout aussi engagés (y compris scéniquement) et l’orchestre font merveille.

Nikolai Schukoff et Sabina Puertolas, Eleazar et Eudoxie

Brillante distribution

Du côté des chanteurs, les seconds rôles sont de grande qualité, Vincent Le Texier donne une vraie stature à Ruggiero et Charles Rice chante Albert avec beaucoup de couleurs. Pour les rôles principaux, aucun des chanteurs n’a la voix exacte pour le rôle mais se donne à fond pour offrir de grandes prestations : Rachel Harnisch chante Rachel avec un français, un style, une qualité de voix admirable (pourquoi n’est-elle pas plus connue ? Quelqu’un que j’aimerais bien réentendre !). En dépit d’une voix pas très large, elle interprète ses airs avec une intense expressivité et un grand souci du phrasé. Sabina Puertolas, dont j’ai gardé un bon souvenir après des représentations au Liceù, ne peut effacer la qualité de la prestation d’Annick Massis à Bastille, et sa voix n’a pas toujours la rondeur et la pureté souhaitables. Mais elle chante les notes (toutes, c’est déjà pas mal !) et le personnage est convaincant. Roberto Scandiuzzi, c’est sûr, n’a pas vraiment les aigus de Brogni (en général, on a soit les aigus, soit les graves du rôle, quasiment jamais les deux !) mais ses graves profond et la noblesse de son legato sont vraiment fabuleux. Et quel personnage déchiré et émouvant !
Les deux ténors sont des rôles éprouvants et ce n’est pas facile de trouver des interprètes satisfaisants. Enea Scala, que j’ai vu dans Caterina Cornaro et en Fenton de Falstaff, confirme ses qualités : voix homogène, bien soudée avec le registre aigu, franche maîtrise de la dynamique, qualité de la langue. J’ai bien l’impression qu’il va vite passer du répertoire de ténor léger à celui de ténor lyrique ; on a envie de le voir s’emparer d’Alfredo de la Traviata et du Duca de Rigoletto, avant de passer à un répertoire plus large. Qui sait, Manrico du Trovatore dans une dizaine d’années ? Quant à Nikolai Schukoff, il se tire avec les honneurs d’un rôle impossible : français parfait (qu’il avait déjà avant d’être coaché à la maison par Isabelle Cals, son épouse française !), profondeur d’un personnage tendu par les déchirures psychologiques, beau phrasé dans ses airs. On peut lui reprocher de ne pas avoir la couleur adéquate et une voix un peu amincie dans le registre aigu, qu’il doit parfois forcer, mais chapeau bas pour ce chanteur que j’ai entendu excellent dans les répertoires les plus variés : Mahagonny, Parsifal, Don José, la IX° Symphonie de Beethoven ou le terrible Lied von den Erde de Mahler…
C’est vraiment une grande soirée d’un super opéra et j’aurai les airs en tête toute la semaine suivante…

Daniele Rustioni et Roberto Scandiuzzi

Nikolai Schukoff

Enea Scala

 

 

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